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Santé connectée – Regards croisés de J.F. Thébaut et B. Thieulin sur leur régulation

28.10.2015

Les outils de santé connectée se développent à une allure vertigineuse. Faut-il les réguler et comment ? Regards croisés du Dr Jean-François Thébaut, membre du Collège de la HAS et de Benoît Thieulin, président du Conseil national du numérique.

Quelles sont les conditions indispensables au développement des outils de la santé connectée ? 

Benoît Thieulin  C’est bien sûr la sécurité sanitaire qui doit primer. Avec l’avènement du quantified self (mesure de son mode de vie) et du Big data (mégadonnées) en santé, la protection des individus passe aussi par la protection de leurs données personnelles. Cet impératif doit être intégré dans les nouvelles formes de régulation de la santé connectée. Ces évolutions appellent l’instauration d’un cadre de confiance dans les équipements, les logiciels, les acteurs, les informations disponibles. La régulation ne doit empêcher ni aux patients de bénéficier d’innovations réelles, ni aux innovateurs européens de trouver un marché. Il ne s’agit pas de s’asseoir sur les principes de précaution et d’évaluation du bénéfice-risque, mais d’adapter leur application aux nouveaux cycles de l’innovation et de favoriser l’évaluation par les usages, qui n’attendent pas toujours les tampons institutionnels par ailleurs...

Dr Jean-François Thébaut – Le champ de la santé connectée est aussi vaste que celui de la santé en général. Il faut distinguer les soins préventifs ou curatifs, d’une part, et les outils de la santé connectée, de l’autre. Les premiers sont assez universellement régulés tant pour l’accès au marché que pour les conditions de remboursement. Les outils de la santé connectée doivent obéir aux mêmes règles. Elles sont définies non par les caractéristiques des objets connectés mais par les usages qui leur sont attribués. Cette régulation doit répondre aux principes fondamentaux de la pratique médicale : la qualité, l’efficacité, la sécurité, la protection des données personnelles, le respect de l’autonomie des personnes et du libre choix, ce qui implique la transmission d’une information loyale complète et partagée.

Côté santé, quelles sont les transformations actuelles, et à venir, induites par le numérique ?

Benoît Thieulin  Notre rapport à la santé a été profondément transformé par un accès démultiplié à l’information sur le web et par l’apparition de nouveaux « prescripteurs » que sont les communautés en ligne de patients, de professionnels de santé, de chercheurs, etc. La relation privilégiée médecin-patient s’inscrit désormais dans un réseau social de proximité autour du patient, en ligne et hors ligne, qu’il s’agira de mettre en mouvement au bénéfice de sa santé. On est dans un « empouvoirement » individuel et collectif : chacun est tour à tour soignant, aidant, soigné.

Dr Jean-François Thébaut – Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) facilitent la mise en relation, que ce soit pour un usage individuel ou collectif (travail à distance au sein d’une équipe de soins primaires, téléexpertise, etc.). Cette capacité de mise en relation va induire une modification profonde de nos comportements et de nos relations.

Comment s’assurer de la qualité des soins et de la prise en charge médicale ?

Dr Jean-François Thébaut – Il est indispensable de procéder à une évaluation scientifique des effets et des résultats des stratégies de prises en charge, qu’elles soient numériques, physiques ou médicamenteuses. Les outils de la santé connectée font appel à des solutions multi-technologiques qui nécessitent, par définition, l’implication de nombreux acteurs, tant dans leur mise en œuvre que dans leur évaluation. Les rôles des institutions concernées par cette évaluation sont bien définis. La Cnil doit s’assurer du respect de l’utilisation des données personnelles, l’Anssi de la qualité des systèmes d’information, l’ANSM de la sécurité des dispositifs médicaux, la HAS de l’intérêt de ces outils dans les stratégies thérapeutiques…

Benoît Thieulin  Les acteurs et les institutions référents en matière de santé doivent poursuivre leurs missions, en s’adaptant à l’évolution des usages et des outils à disposition de chacun. Il ne s’agit plus seulement d’imposer une information, un processus de soin ou un dispositif de santé par le seul fait de l’autorité. Il faut permettre à chacun, professionnel de santé comme patient, de disposer de repères. Le rôle des institutions de santé traditionnelles doit être d’accompagner les usagers dans ce nouveau gain d’autonomie, en leur indiquant si une application est opaque quant au traitement des données personnelles, ou si un acteur de l’industrie agro-alimentaire est à l’origine d’une campagne d’information virale sur les réseaux sociaux.

Quelle prise en charge par les médecins et donc, demain, par les pouvoirs publics ?

Dr Jean-François Thébaut – Les outils connectés permettront aux patients d’avoir une information directe sur leur état de santé et aux professionnels de santé, médecins notamment, de recevoir une masse d’informations en flux quasi continu. Le rôle du médecin traitant va évoluer. Il deviendra un véritable producteur et intégrateur de données pour assister son patient dans les choix thérapeutiques qui lui seront proposés. Il lui faudra aussi le rassurer et le guider dans l’interprétation de toutes ces données qu’il aura reçues. Loin de mécaniser sa relation, le médecin traitant devra au contraire l’humaniser face à une technologie sans état d’âme.

Benoît Thieulin  Le rôle des professionnels de santé reste de tout mettre en œuvre pour trouver la solution la plus adaptée au patient, et d’accompagner ce dernier. Le numérique leur fournit de nouveaux outils pour le remplir (ex. : outil d’aide au diagnostic) comme il peut faire partie de la solution (ex. : outil d’éducation thérapeutique). À ce titre, il faut absolument qu’ils y soient préparés et formés.

Existe-t-il des référentiels de bonnes pratiques ?

Benoît Thieulin  Le conseil national de l’Ordre des médecins, par exemple, diffuse des guides de bonnes pratiques auprès des médecins et les accompagne dans la transformation de leur activité. C’est essentiel que ces recommandations proviennent de la profession elle-même, pour des raisons de légitimité comme de compréhension des problématiques métiers.

Dr Jean-François Thébaut – À défaut de preuves scientifiques solides de l’efficacité de la plupart des outils connectés, les référentiels de bonnes pratiques s’inspirent essentiellement de considérations générales fondées sur l’éthique médicale. On ne peut se passer d’une validation scientifique fondée sur des preuves pour recommander une pratique médicale. Les Big data ne feront que mettre en évidence des corrélations qu’il faudra ensuite valider par les méthodes de recherche classiques hypothético-déductives. En revanche, les Big data sont un formidable outil pour mettre en évidence de nouvelles voies de recherches. Il appartient à la puissance publique et aux représentations professionnelles (ordres, sociétés savantes, conseils nationaux professionnels…) de guider tous les acteurs, industriels, professionnels et usagers malades ou non. Le rôle des associations de patients sera aussi primordial car elles ont une connaissance particulière des maladies et un accès privilégié aux personnes malades. 

Comment la HAS se positionne-t-elle ?

Dr Jean-François Thébaut – La HAS a été missionnée pour produire un guide de bonnes pratiques à travers une étude de la bibliographie internationale et du recueil des avis d’experts et des parties prenantes. Ce guide, qui devrait être disponible début 2016, s’attachera à préciser les points critiques qui doivent présider aussi bien à la conception qu’au choix et à l’utilisation des applications mobiles de santé.


Article rédigé par l'agence Citizen press

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